
On aura assez dit, écrit, commenté, dé-commenté, encensé, exorcisé l'économie de marché. On aura assez dit de ce néo-bouleversement, de ce néo-gouvernement. Largement disserté sur le global village, Paris New-York Tokyo almost there, ses vertus enchanteresses d'abolitionnisme de particularismes archaïques, glorifié à la Virilio l'ivresse de la vitesse et la magie de l'instantanéité. On aura assez alerté sur le coût humain et écologique de l'économie néo-libérale. Assez, pour que je n'aille, à mon tour, et avec bien moins de talent, entretenir de sa sauvagerie ordinaire.
Celle qui s'exerce sur ceux-là mêmes censés en recevoir straightforward les bienfaits. Et dont je fais partie (en vieillissant avec sûrement moins d'hypocrisie). Classons moi donc dans la catégorie des bobos, bourgeois bohême, cheveux longs et métier à risque, friand de new tech, limite geek. Avec à l'approche de la cinquantaine, le catalogue de vraies et fausses bonnes raisons qui font que. L'on croit savoir discerner, selon le degré requis d'introspection, ce qui sépare la réussite sociale de la réussite tout court.
Bien. J'aménage un loft dans une usine d'une ville précédemment ouvrière, dans une région précédemment ouvrière et assume le caractère péjoratif de la "réhabilitation des friches industrielles" chère aux coeurs de nos urbanistes par ici. Non je n'entrerais pas dans le débat d'image du lofteur et de l'imitation. J'assume. Pour la belle histoire de ce que celà a été pour nous, ma ch'tiote bellote et mi, la valeur de ceux qui nous ont accompagnés, ont conçu, construit ici. J'assume pour le vertige du vide et la parabole du dépouillement. Nous emménageons donc, et jusque là, isolés que nous étions dans notre petite compagnie d'artisans, notre maître d'oeuvre et nos caprices à deux ou trois balles (parfois plus), notre histoire de pierre et de toit, nous voilà d'un coup reprojeté dans la vraie vie ordinaire. Qu'on avait dû quitter. Pas exprès.
Débarquement sur les terres EDF, GDF et France Telecom. "Qui nous doivent plus que la lumière", dont la "véritable énergie c'est nous" et qui nous ont promis "plus que l'an 2000". Oui ceux-là. Première règle : ne les appelez pas d'un téléphone à cadran, celui-là même récupéré dans une brocante et que vous avez trouvé si délicieusement kitch. Touches et impulsions idoines obligatoires, lisez la notice nom de nom, ch'est inscrit ad'dans. Sinon vous ne pourrez passer le barrage du serveur vocal. Vocal pour la voix sub-gonadique qui vous guide tout au long de votre périple et refusera d'entendre la vôtre de voix, sans action préliminaire de la touche ad hoc. Direction Générale de la Concurrence et de la Répression des Fraudes oblige, vous êtes informés au bout de la minute réglementaire que votre appel vous sera facturé ... cents la minute.
France Telecom gagne la palme du surréalisme. Je me déplace à l'agence locale, orange et blanche déclinaison harmonique du logo - tout est inscrit dans un espace aisément repérable par le chalant potentiel - immédiatement accosté par l'accueillant de service et aiguillé et positionné dans la file d'attente avec un rassurant et compréhensif "on va s'occuper de vous". Je demande, cf. description plus haut faite de l'impétrant, téléphone et ADSL. L'offre promotionnelle comprend la télévision. Pour quelques euros de plus, la boîte magique qui fait le téléphone illimité et plus de chaînes encore. Une ombre de chagrin sur le visage de mon interlocuteur lorsque je décline la Livebox (live vous vous rendez compte ?). On m'assure le tout dans un délai de 48 heures après 48 minutes de manipulation informatique et de connexions échouées sur des serveurs overloadés ou en maintenance faut croire. Et là, paf, oyez bonnes gens, 48 heures après la ligne toute neuve et l'ADSL. Village global, je vous dis. Les choses se compliquent lorsque je veux en lieu et place de mon fidèle modem brancher le matériel TV ready. Notice de 2 mètres carrés dépliées, trois phrases de quatre mots et des illustrations grandeur nature. Simplification de la technologie oblige. Le dépliant est prévu pour s'adresser au QI d'une huître. Je branche le tout - facile avec les dessins et les couleurs. C'est lorsque je veux entrer mes paramètres de connexion, la chose qui fait que France Telecom sait que c'est moi seul et unique repérable client forcément heureux, que la chose me demande un mot de passe de configuration qui ne figure pas dans la documentation jointe. Le cas n'est pas prévu, sûrement, que l'on veuille utiliser le modem. Errare humanum est, je me résigne à appeler l'assistance technique. Deux minutes de parcours vocal et de manoeuvres de touches plus tard, Gregory me répond :
"Que puis-je pour vous ?
- J'ai un problème de configuration de modem,
- Oui. Votre numéro de ligne ?
- Le...
- Cette ligne ne sera pas en service avant une semaine.
- ??? Je vous appelle de cette ligne,
- Ce n'est pas possible.
- Vous pouvez me faire confiance (autant entrer dans le registre basique de la relation humaine, le Gregory a sûrement un coeur),
- Bien. Quel est la marque de votre modem ?
- Un...
- France Telecom ne commercialise pas ce type de modem.
- ??? Je vous envoie la facture par fax si vous désirez,
- Non. Ce n'est pas la peine. Ne quittez pas, je me renseigne.
-... (un euro plus tard),
- Monsieur ?
- Oui ?
- Essayez ce mot de passe ou celui là. Merci d'avoir choisi France Telecom."
Aucun des mots de passe ne fonctionne. Je rebranche mon ancien modem et oublie ma LigneTV. Après avoir été à deux doigts du statut de hacker de ligne téléphonique en possession d'un modem piraté et con au point de demander à France Telecom le pourquoi de l'échec de son hack.
GDF ex aequo. J'appelle le service distribution de GDF, parce que dans la configuration de mon espace privatif, le gaz est indispensable à la production d'eau chaude. Véronique que j'ai à la deuxième sonnerie me promet le gaz dans deux jours. J'appelle le matin du deuxième jour pour apprendre que mon appartement ne figure pas au registre des abonnés. J'explique que c'est un logement neuf. Trois services plus tard on me promet de me rappeler pour me fixer un rendez-vous. Information que me donnera un certain Paul un vendredi soir à 18h. Le technicien passera le lundi suivant entre 8h et 12h, peut être dans l'après-midi. Information aussi précise que l'impondérable humain. Lundi 10h, le technicien promis gare sa voiture bleue dans la cour de l'usine. L'eau chaude est proche, les amis. Il vérifie le compteur, la conformité de l'installation. Tout semble aller. Son sourcil se fronce, mauvais signe :
" Je ne peux pas vous mettre en service,
- Pourquoi ?
- Vous n'avez aucun appareil au gaz de branché.
- Si. La chaudière.
- Elle ne fonctionne pas.
- Ben non (finaud) : c'est une chaudière au gaz.
- Vous devez la faire fonctionner pour que je vous branche le gaz.
- (Un rien agacé). Je ne peux pas si vous ne l'alimentez pas en gaz !
- Ah oui, mais si ça explose c'est ma signature là sur le papier et c'est moi qu'aurait des ennuis.
- (En moi-même). Si ça explose, on mettra que nos morceaux devant un juge. (A haute voix) Mais vous avez le certificat de conformité de l'installation, délivré par un service qualifié. Ca ne devrait pas exploser.
- (Lui s'énervant) Eche papier là, y ne vaut rin. Chuis sûr qu'el gaillard du Qualigaz il est même pas passé, et qui ch'en fous qu'eche bazar y nous saute à la gafouelle.
- On reprend depuis le début. Vous ne voulez pas m'alimenter en gaz tant que vous n'avez pas vu fonctionner la chaudière au gaz branchée sur la colonne que vous devez mettre en service ?
- C'est bien ça, M'sieur.
- On fait comment ?"
Mon artiste plombier installateur appelé à la rescousse démêlera l'affaire. J'aurais l'eau chaude.
Contes de la sauvagerie ordinaire. Communiquante ? Que de la gueule, qu'il dirait mon pote. Que de la gueule. Nous avons rempli ce monde de mâchoires.
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