
"Et puis elle est entrée dans la pièce. Elle y est restée à peu près un quart d'heure, et lorsqu'elle en est ressortie j'étais amoureux d'elle. Ce fut aussi abrupt, aussi définitif, aussi inattendu. J'avais lu des romans où se passaient des choses comme ça, mais j'avais toujours estimé que les auteurs exagéraient l'impact du premier regard - cet instant si abondamment décrit où l'homme contemple pour la première fois les yeux de sa bien-aimée. Pour un pessimiste-né dans mon genre, l'expérience fut un choc absolu. (...)
Rien ne peut expliquer un tel évènement, il n'existe aucune raison objective de tomber amoureux d'une personne plutôt que d'une autre. Grace était belle, mais même pendant ces tumultueuses premières secondes de notre première rencontre, quand, après lui avoir serré la main, je l'ai regardée s'installer dans un fauteuil près du bureau de Betty, je voyais bien qu'elle n'était pas extraordinairement belle, ce n'était pas l'une de ces déesses de cinéma qui vous subjuguent par l'éclat de leur perfection. Certes, elle était plaisante, frappante, agréable à regarder (quelque définition qu'on veuille donner à ces termes) mais, si violente que fût mon attirance, je savais que c'était plus qu'une simple attirance physique, que le rêve que je commençais à rêver était davantage qu'un sursaut momentané de désir animal. (...)
Mais je veux aller plus loin que le corps de Grace, plus loin que les réalités accessoires de sa personne physique. Les corps comptent bien sûr - ils comptent plus que nous ne voulons bien l'admettre - mais on ne tombe pas amoureux de corps, on tombe amoureux de ce que nous sommes, et si une grande partie de ce que nous sommes consiste en chair et en os, il y a aussi autre chose. Nous le savons tous, mais dès l'instant où nous passons au-delà d'un catalogue de qualités et d'apparences superficielles, les mots commencent à nous manquer, à s'émietter en confusions mystiques et en métaphores brumeuses dépourvues de substance. (...) cette essence vitale que nous nommons parfois l'âme est toujours communiquée à l'autre au moyen des yeux. Assurément, les poètes avaient raison d'insister là-dessus. Le mystère du désir commence lorsqu'on plonge les yeux dans les yeux de la personne aimée, car c'est là seulement que l'on peut entre apercevoir qui elle est.
Grace avait les yeux bleus. Un bleu intense, étoilé de traces de gris, avec peut-être un peu de brun, quelques soupçons de noisette en contraste. C'étaient des yeux complexes, des yeux qui changeaient de couleur en fonction de l'intensité et du timbre de la lumière qui les baignaient à un moment donné, et la première fois que je l'ai vue, ce jour-là, dans le bureau de Betty, je me suis dit que je n'avais jamais rencontré une femme qui donnait une telle impression de maîtrise de soi et de tranquillité dans son comportement, comme si Grace, qui n'avait pas encore vingt-septs ans à l'époque, étati déjà parvenue à un degré d'existence supérieur à celui du reste d'entre nous. (...)
Grace était jeune, mais elle avait une âme mûre et bien trempée et alors que, assis en sa compagnie ce premier jour dans les bureaux de Homst & McDermott, je la regardais dans les yeux et j'étudiais les contours de son corps, c'est çà dont je suis tombé amoureux : cette impression de calme qui l'entourait, le silence radieux qui brûlait en elle."
Paul Auster La nuit de l'oracle ISBN 2-7427-5833-X
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